Les rêveries d'un promeneur en Bretagne

 

 

le jusant de l'empire

(suite)

 

Mais Madeg était inquiet.
La situation en Bretagne n'était pas bonne. Le départ des légions de l'île avec les aventures catastrophiques de Maximus d'abord, puis de Constantin enfin avait vidé le pays de ses défenseurs. Depuis, pictes et scots le ravageait et rendaient la vie très difficile.
Enfin, pour finir, le chef des cités bretonnes une dizaine d'années auparavant avait cru de bonnes politique de faire appel aux saxons pour aider les bretons.
C'était demander au renard de chasser le loup du poulailler!
Saxons et autres germains arrivaient toujours plus nombreux et entendaient s'installer dans la terre bretonne et y parler en maître.
Désormais, ils faisaient pratiquement la loi dans le sud-est.
Enfin, Isca, sa ville autrefois prospère au temps où les légions étaient présentes, n'était plus qu'une ombre assoupie appelée à disparaître. Partout régnait le chaos et l'incertitude.
Depuis longtemps, Madeg pensait à un changement radical.
Il regarda les jeunes couples sur le pont au dessous de lui. Il n'avait plus leur jeunesse, mais lui aussi préparait son exode vers l'armorique.

Comme tout le reste de l'empire d'occident, la situation de la Gaule n'était pas très claire. Mais l'Armorique était en dehors des routes du reste du pays.
Sa situation excentrée la mettait relativement à l'abri des germains et autres barbares, dont les terribles Huns, tous attirés par le sud plus que par l'ouest.
Pour l'instant le patrice romain Aétius opposait un barrage solide entre l'est et l'Armorique.
Enfin, l'Armorique, de toujours, avait été une chasse gardée des Bretons, et les gens du pays les regardaient en général presque comme des leurs et non pas comme des barbares envahisseurs.
Depuis plus d'un an, il préparait ce déplacement.
Il avait repéré, un peu à l'ouest de sa destination actuelle, un lieu qui lui semblait idéal. Mons Relaxus était un port sur, facile à garder, difficile à pénétrer pour les intrus.
L'arrière pays offrait de bonnes terres et il était en pourparlers avec un propriétaire local pour en acquérir.
Son voyage actuel ayant été nolisé par le Seigneur Aodren, quelque soit la tentation, il ne pourrait se rendre à Mons relaxus pourtant si proche. Mais si son message était bien parvenu, il trouverait à l'escale un agent du propriétaire avec lequel il pourrait mettre les derniers détails au point.
Madeg se tourna vers le Seigneur Aodren, prés de lui au milieu de la plate-forme, et lui sourit «Seigneur, vous pourrez dînez à terre, notre traversée s'achève bientôt».
Aodren fit un signe de la tête et son compagnon, à ses cotés, appuyé à la lisse, poussa un soupir.

Ces deux hommes formaient le dernier groupe du navire.
Aodren, un peu plus grand que le patron du navire, était à l'évidence un personnage important. sa qualité de seigneur et de guerrier se révélait au premier regard.
La quarantaine passée, un visage tout en angle, pas la moindre trace de graisse, mince, presque maigre, un teint hâlé de vieux bronze, et des yeux gris-bleus qui perçaient derrière des arcades profondes : tout cela dénotait l'homme plus habitué à dormir sous les étoiles que dans un bon lit confortable.
Il était parfaitement rasé, chose plutôt inhabituelle pour l'époque. Ses cheveux, couleur de fer, un peu bouclé, était coupé court.
Madeg, comme chaque fois qu'il le regardait, pensait à ces têtes de statues d'empereur ou de généraux qu'il avait vu dans de grandes cités. Mais des empereurs ou des généraux d'autrefois, du temps ou Rome était forte et ses chefs des hommes durs, des combattants, des conquérants.
L'habit d'Aodren ne différait guère de celui de ses compagnons de voyage : pantalon, chemise et tunique, tout cela de laine épaisse.
Mais le pantalon était enfilé dans des bottes hautes de cuir souple. Même si celles-ci ne semblaient plus de première jeunesse, elles n'en reflétaient pas moins un luxe rare. Par dessus sa tunique, Aodren portait un manteau de laine bleu formant cape et rattaché à l'épaule gauche par une fibule d'or. Là aussi, le bleu paraissait un peu passé, mais on devinait une laine douce et de qualité. Surtout, la fibule attirait l'oeil: lourde, épaisse, son seul poids d'or devait représenter la valeur de plusieurs chevaux, voire, d'un petit domaine. A quoi s'ajoutait le travail délicat de l'artisan d'ou ressortait une figure de serpent, ou de dragon jaillissant d'un entrelac de rosaces.
Enfin, fait qui le démarquait de tous les autres, Aodren portait une épée pendue à une large ceinture. C'était une épée longue, dans un vieux fourreau de cuir craquelé et usé, un objet d'évidence purement utilitaire et non pas de parade.

Denoal, l'autre personnage sur la plate-forme, faisait contraste avec Aodren.
De taille moyenne, là ou l'un était en angle, lui était en rondeur, bien que sans être gros.
Jeune, vingt trois ans au plus, ses joues roses et pleines tenait du poupon dodu et bien nourri plutôt que du vieux guerrier ascétique.
Surtout, sa coiffure étrange accentuait cette rondeur.
Il portait la tonsure typique des prêtres bretons, c'est à dire presque la moitié avant du crâne rasé. Cela faisait ressortir d'autant de grands yeux noisettes, un peu saillants lui donnant constamment l'air candide, joyeux accentuant son sourire chaleureux de petit enfant envers tout interlocuteur.
Chaque fois que Madeg croisait son regard, il ne pouvait lui aussi s'empêcher de sourire.
Il était d'ailleurs sur que toute cette bonne traversée ne pouvait être dû qu' à la présence de ce prêtre sur son navire.
Pour le reste, Denoal, lui aussi ne se distinguait pas par ses habits.
Il portait des chaussures de cuir aux semelles épaisses, genre de brodequin avec des lacets aux mollets qui serraient le bas du pantalon, et par dessus ses vêtement, un manteau avec cagoule qui allait au dessous des genoux, serré à la taille par un ceinturon.
Pourtant, Denoal n'était pas particulièrement heureux.
A peine une quinzaine auparavant, il évoluait au milieu des livres dans la bibliothèque de Llan-Illtud Fawr. Après toutes ces années passées dans ce monastère où il avait tant appris et étudié, la bibliothèque, restait pour lui son Éden. Le lieu où tous les soucis,tout les tumultes du monde disparaissaient pour faire place au silence complice des mots et des phrases si soigneusement calligraphiés depuis tant de siècles. Des mots et des phrases que les hommes se passaient de mains en mains à travers les générations. Ce depuis qu'au fin fond des âges, des hommes du sud, égyptiens ou autres, avaient appris ce secret fabuleux de pouvoir passer des idées, des histoires, l'Histoire en alignant des signes sur du papyrus ou d'autres support avec un simple bout de bois et des liquides colorés.
Pour Denoal, là était le vrai trésor, dans ces parchemins, ces codex, ces rouleaux que certains avaient réussi à rassembler si loin de là où ces mots avaient jaillis, dans cette extrémité de l'Europe, dans ce coin de l'île de Bretagne.
Il lui suffisait de tendre la main pour entendre la voix d'Augustin, ce prêtre d'Afrique encore si proche et qui avait joué un rôle si important pour les chrétiens de Bretagne. Ou bien il pouvait entendre des voix plus lointaines, des voix qui avaient même ignorés le christ, comme Platon, Cicéron.
La vie idéale ne pouvait se dérouler que là, à écouter ces paroles, venues de si loin et qui avaient tant de choses à dire.
Malheureusement, à peine moins de deux semaines auparavant, le chef de la communauté, Eltutus, l'avait convoqué dans son appartement privé.
Prés de lui se tenait le Seigneur Aodren.

Eltutus, avec son ton abrupt qui lui était habituel, lui présenta Aodren. «Denoal»,lui dit-il, «Le Seigneur Aodren m'a demandé de lui désigner un prêtre érudit, habile et de bonne constitution pour l'aider dans sa tache».
Denoal opina et Eltutus reprit «le seigneur Aodren est un grand guerrier, un combattant pour notre peuple et pour notre foi chrétienne. L'un comme l'autre sont assaillis et menacés de tout cotés par les barbares païens, ainsi que tu le sais. Parmi les jeunes gens venus étudier ici, tu fais parti de ceux que j'ai remarqué pour leur qualité.
C'est pourquoi je t'ai choisi. Va préparer ton bagage. Le Seigneur Aodren a accepter mon invitation à dîner, vous partirez après celui-ci».
Denoal avait gardé son sourire bienveillant pendant cet entretien, mais ce sourire avait pris un accent plus amusé en entendant que ses qualités avait motivé ce choix.
Il n'avait jamais vu Aodren, mais il le connaissait. Et pour cause,puisqu'il était le fils de l'un de ses cousins et donc de son proche cercle familial.
D'ailleurs, il savait bien que tout jeune son destin avait été dirigé par ce puissant parent. De même qu'Aodren prenait les enfants querelleurs et combatifs sous sa coupe directe pour en faire des guerriers, de même, il avait envoyé le garçon doux et rêveur qu'il était vers des études et la prêtrise.
Denoal, ainsi qu'Eltutus n'était pas dupe, Aodren estimait que le temps était venu de réclamer son du et de faire entrer le jeune homme à son service.

 

 

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